Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /Nov /2009 08:54

Qu’est-ce qui fait que l’on se sent citoyen d’un pays ? Pour essayer de le comprendre, il faut éclaircir :

-       la question de  l’identité collective ( être Français, Européen) ;

-       les notions  de civilité,  citoyenneté.

L’importance actuelle des questions d’immigration et d’identité nationale utilisées par la droite, le dernier exemple venant du transfuge Eric Besson,  impose à la gauche de clarifier ces notions et de préciser ses choix. Cette fiche le fait en se fondant sur des propositions du livre de P. Charaudeau. Il est bon de clarifier certains termes de ce débat récurrent, lourd de conséquences.

 

La construction de l’identité collective

 

L’identité collective est au croisement de l’identité culturelle et de l’organisation sociale. Chacun de nous peut éprouver la difficulté de gérer ses multiples appartenances (familiale, professionnelle, régionale, nationale, ethnique, religieuse, de classe, de coutumes, de goûts, de valeurs).

 

Partons de l’identité individuelle. Chacun a tendance à croire qu’il est unique. Or, on ne peut comprendre qui l’on est (son identité) que s’il existe un autre, différent de moi (une altérité). On vit donc constamment entre « avoir besoin de l’autre » et « ressentir le besoin d’être soi ». L’identité collective se constitue dans les relations entre moi et les autres dans le groupe social. Chacun vit, pense, se comporte un peu comme d’autres  qui représentent son groupe.

 

L’identité d’un groupe est faite de ce que partagent les membres de ce groupe : opinions, connaissances, valeurs, goûts. Pour simplifier : elle est faite d’une identité sociale et d’une identité culturelle :

 

-       l’identité sociale est faite des statuts et rôles liés à l’activité professionnelle et à nos engagements sociaux (association parti, syndicat), à la vie privée (responsabilités parentales, traits inhérents au sexe, à l’âge), aux appartenances religieuses ou ethniques. Nous avons une conscience partielle de ces statuts et rôles qui peuvent parfois entrer en contradiction.

 

-       L’identité culturelle est liée à l’ensemble de nos pratiques de vie (se cultiver, bricoler, voyager, etc..) et aux représentations qui les gouvernent.  Représentations de l’espace : un tel aime les grands espaces non structurés, un autre aime les petits espaces très compartimentés. Représentations du temps : un tel accorde de la valeur au passé, un autre préfère le présent ou le futur. Représentations du corps : un tel aime son corps et la nudité, un autre les refoule. Représentations des relations sociales : un tel respecte des rituels (salutations, excuses, etc..), un autre a des rituels différents. Ces représentations sont  liées à la loi, aux institutions, à la langue. Toutes ces représentations sont surtout collectives.

 

L’identité collective est soutenue par une organisation sociale, avec ses lois et ses règles qui s’imposent à chacun comme des références. Cette organisation sociale est le ciment du sentiment collectif.. Elle comprend : l’Etat,  des institutions (école, justice, armée, hôpitaux, etc..) des partis, des syndicats, des corporations (entreprises), des organismes (ONG, Eglises…).La France privilégie l’organisation sociale forte (République jacobine). D’autres ont préféré des organisations différentes : Allemagne (Länder), Espagne ( régions autonomes), les Etats Unis conjuguent les deux.

 

Peut-il exister une identité européenne ?  Nous sommes devant ce problème en ce moment. L’identité européenne ne peut se constituer, si c’est possible, que dans la confrontation entre les identités nationales et l’imaginaire d’une identité européenne. Pour l’instant, il y a grande difficulté à penser une Europe qui serait plurielle sur le plan identitaire et unitaire sur le plan de son organisation politique. On le voit avec la coexistence des  institutions européennes : la Commission autonome, qui est le vrai lieu du pouvoir exécutif, et dont les membres doivent penser en Européens, et le Parlement européen, qui tire sa légitimité des diverses représentations nationales, lesquelles se comportent en représentants de leurs pays. Et l’arrivée éventuelle de la Turquie y est ressentie par certains comme l’arrivée de l’identité musulmane.

 

La conscience citoyenne

 

L’espace politique met face à face l’instance politique et l’instance citoyenne.

 

La citoyenneté se construit entre la singularité du Moi et le Nous collectif, entre l’appartenance à un groupe et la rivalité avec un autre (ou plusieurs). Pour se sentir citoyens, les individus doivent se reconnaître à travers une identité commune. Cela réclame d’abord un espace de vie commun (un territoire, des frontières même symboliques). Cet espace ne deviendra fondement identitaire que si un lien symbolique unit ceux qui y vivent : ce lien est la souveraineté.

 

La souveraineté est pour tout citoyen le sentiment d’être participant à l’organisation de la vie en société, donc d’un certain point de vue d’être coresponsable de la vie politique. Ce qui veut dire qu’une communauté ethnique ou religieuse, en pays laïc, ne suffit pas à constituer la citoyenneté : on l’a vu dans les colonisations où le colon et son ordre politique ont cherché à s’imposer à des identités ethniques de groupes. Il faut que chaque individu puisse ressentir qu’il a le pouvoir (par le vote, par le militantisme) de participer à la mise en place de l’ordre politique de son pays.

 

De nos jours, on confond facilement société civile, société citoyenne, groupe militant.

La société civile est faite de membres qui prennent position sur des faits de société (maladies, religions et sectes, vie du couple..). Ces gens agissent le plus souvent en petits groupes. Ils sont portés par le désir d’être ensemble, que Morin nomme civilité.

La société citoyenne regroupe les citoyens qui répondent à un « vivre ensemble » au nom d’un projet de société. Ils se constituent souvent en groupes militants (partis, syndicats, groupements associatifs) et  agissent selon des consignes d’action, de façon organisée, dans un « faire ensemble ». Parfois, ils deviennent activistes et posent un problème de légalité.

 

Il faut donc faire une différence entre le « vouloir être ensemble » des groupes ethniques et religieux, qui peut cultiver parfois le communautarisme, le « vouloir vivre ensemble » et le « vouloir faire ensemble » de la conscience citoyenne, même si on peut être citoyen sans militer. Il faut aussi distinguer appartenance et sentiment identitaire : on peut appartenir de fait à la France et ne pas se sentir citoyen français dans son identité, mais citoyen du monde par exemple. Enfin, le sentiment identitaire se construit et se développe en référence à un groupe dans lequel on se reconnaît. On peut être né dans un milieu familial traditionnel, de droite,  et croire aux idéaux de gauche, et inversement.

 

La conscience citoyenne est une conscience identitaire : on a conscience d’appartenir à une communauté nationale, pas seulement parce qu’on y est et vit ensemble, mais parce qu’on y exerce sa part personnelle de souveraineté en agissant, en participant et en élisant des représentants. Cela répond au « vouloir être ensemble », au « vouloir vivre ensemble » et parfois au « vouloir faire ensemble ». Cela ne se limite pas à appartenir à la France (avoir la nationalité française). Cela ne se limite pas à parler la langue de la France. Cela exige de construire une société du « bien vivre ensemble » où la laïcité permette de « vivre ensemble » sans partager forcément les mêmes croyances religieuses, mais en partageant les mêmes valeurs du bien vivre ensemble (solidarité, justice, liberté, égalité, fraternité). Cela repose sur des droits de base (travailler,  voter) et donne la possibilité de s’engager pour les causes que l’on croit justes. Enfin, Cela passe par des exigences morales : montrer son souci du collectif, au delà de sa propre position partisane, et entretenir un rapport au passé, à l’héritage historique. C’est dans ce cadre que se pose la question de la « repentance » (colonisations, massacres) qui est la part d’erreurs collectives à assumer ensemble. Car il faut les assumer !

 

Toutes ces questions sont centrales pour un pays qui accueille des immigrés en voulant les aider, quand ils le veulent,  à se construire une conscience identitaire de citoyen français. La droite propose des mesures qui, actuellement, visent au mieux le sentiment d’appartenance et dont les finalités politiciennes sont évidentes. La gauche propose des mesures qui concernent la conscience citoyenne dans la laïcité, ce qui va nettement plus loin et demande du temps à l’individu concerné. Reste à la gauche à mettre en place le droit de vote de ces étrangers « réguliers » vivant depuis longtemps chez nous. Comme on le voit, il n’y a pas photo entre droite et gauche ! Et on ne joue pas électoralement avec ces questions graves.

Publié dans : Dossier de société - Ecrire un commentaire
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